Il y a 69 ans, la ville bombardée

témoignage Michel Postel, fondateur du Musée Asiatica, avait 17 ans le 27 mars 1944 quand les bombes s’abattirent sur la ville. Il raconte ces heures particulièrement dures

Les bombes perdues du raid aérien firent 117 morts et 250 blessés. Une bonne centaine de soldats allemands périrent. 375 maisons et immeubles furent également détruits.

Les bombes perdues du raid aérien firent 117 morts et 250 blessés. Une bonne centaine de soldats allemands périrent. 375 maisons et immeubles furent également détruits. (photo archives municipales)

 

«Cette journée du 27 mars était douce et ensoleillée. Les fenêtres étaient grandes ouvertes au 6 de la place Clemenceau où mon père avait son cabinet de dentiste. Nous étions en train de finir notre déjeuner, lui et mes deux frères, quand l’alerte retentit. Mon père, qui faisait partie de la “défense passive”, mit son brassard rouge et nous recommanda de descendre dans l’abri le plus proche, sous l’hôtel Édouard-VII, à côté de chez nous.

Mais je n’étais pas obéissant. À 17 ans, on est un peu rebelle. Je préférai guetter dans le ciel les avions et regarder du balcon les unités allemandes qui se précipitaient dans les rues avec des mitrailleuses antiaériennes qu’ils venaient de placer place Bellevue. Le ronronnement des avions se fit entendre très sourdement d’abord. On en avait l’habitude : la nuit des escadrilles de bombardiers passaient très haut au-dessus de Biarritz, pour bombarder les usines de Toulouse, disait-on.

« Le sol vibrait très fort »

Cette fois, ce n’était pas le cas, hélas. Beaucoup d’autres Biarrots firent la même erreur que moi. Ce qui explique le nombre élevé de victimes. Dans le ciel pur, je vis une première escadrille d’une douzaine de quadrimoteurs, qui faisaient une grande courbe du côté d’Hendaye et qui se dirigeaient vers Biarritz, suivie à quelque distance par deux autres escadrilles similaires. Arrivée au-dessus de Biarritz, je vis se détacher une sphère blanche, comme un parachute. Le sol vibrait de plus en plus fort. De mon balcon, je vis les toits du côté du Port Vieux qui sautaient dans une épaisse fumée. J’eus juste le temps de quitter le balcon et de me coincer dans un angle de l’escalier. Bruit infernal. Poussière épaisse. Air irrespirable. La grande glace en sécurit du cabinet de mon père avait éclaté. La grande horloge comtoise de ma grand-mère était tombée au sol marquant 13 h 35 dans mon souvenir. Ma première pensée fut de descendre à tâtons pour aller voir mon père et mes frères. Ils étaient effrayés, mais saufs. Tout le monde criait en disant que le deuxième vague arrivait. »

« Va voir si tu peux aider »

« Dans la rue, mon père me dit : “il doit y avoir des centaines de morts. Va voir si tu peux aider”. Je descendis la rue pour aller vers le Port-Vieux. Devant l’hôtel d’Angleterre, le spectacle était effrayant : une bombe était tombée au milieu de la rue et du trou jaillissait un geiser qui descendait dans la rue Gambetta. Des ambulances allemandes et les infirmiers en blouses blanches sortaient les blessés de l’hôtel d’Angleterre converti en hôpital et dont les toits étaient éventrés.

L’immeuble La ville de Madrid (un magasin de prêt-à-porter comme le Biarritz-Bonheur) qui avait quatre étages s’était effondré sur un étage. Sur un balcon un homme s’accrochait à la rampe et criait à l’aide, en montrant son ventre ensanglanté. Je décidai de monter dans un escalier effondré. Pour le tirer de là, comme il était trop lourd, je l’enroulais dans une couverture et le traînais dans l’escalier jusqu’à la rue. Une ambulance allemande arrivait et l’emporta vers l’hôpital de Bayonne. Sur la place Sainte-Eugénie, plusieurs personnes étaient attroupées autour d’un spectacle effroyable : une bombe avait fauché un escadron de soldats allemands coupant leurs corps en deux. Ce spectacle me remplit de nausée. Je rebroussais chemin vers chez nous. »

Atmosphère de cauchemar

« Là, mon père m’emmena sur la place Bellevue où une ou plusieurs bombes étaient tombées : la batterie antiaérienne était un amas de ferraille et de corps en lambeaux. Mon père me dit que c’est par miracle que j’avais échappé à la mort : une bombe était tombée à dix mètres de moi dans l’impasse, une autre à quinze mètres en face.

Inutile de dire que les jours suivants furent consacrés à la recherche des morts, dans une atmosphère de cauchemar, devenant pestilentielle. En cherchant dans les chambres de l’hôtel qui se trouve en face de l’église Sainte-Eugénie, je trouvais dans une chambre du premier étage, une bombe qui avait traversé les trois étages supérieurs et n’avait pas éclaté. Elle avait atterri sur le lit !

On retrouva plus tard plusieurs de ces bombes, qui ne devaient pas peser plus de dix kilos, dans le bassin du Port-Vieux. On dit que ces bombes étaient destinées au terrain d’atterrissage de Parme pour mettre hors d’usage les Messerschmitt 119 et 110 et surtout les V 1 ou V 2, les fusées qui y étaient à l’essai, comme nous avions pu les voir s’envoler à la verticale, derrière les barbelés, avec mes frères. Car, après ce bombardement, nous logions dans une ferme proche. »

En savoir plus sur le site www.biarritz-bombardement.com et sur www.sudouest.fr . Cérémonie ce matin, 11 heures, au monument aux morts de Biarritz.

Article de Sud-Ouest : Par Propos O. B.